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 JOHN MORT

Pour Neil Gaiman & Terry Pratchett

 

Kevin Dubois était un homme heureux.

Fraîchement diplômé, il travaillait depuis six mois dans une banque du centre-ville parisien et avait sous sa responsabilité un gros portefeuille, à l'image de sa chance, qui se calculait au prorata de son karma et des dividendes de son destin.

Ce matin, comme à son habitude, il attendait sur le trottoir pour traverser la rue de Rivoli. Des écouteurs dans les oreilles, il ne pouvait entendre le bus furibond qui fonçait sur la voie parallèle.

Sentant une pause dans le trafic, Kevin fit un pas en avant. Il allait finir en pizza à la saucisse, quand une main le rattrapa in extremis.

« Nan mais oh ! Vous vous prenez pour qui ? Enfoiré ! »

Après un doigt d'honneur, Kevin reprit son chemin, sans savoir qu'une personne venait de lui sauver la vie.

Parfois, on ne savait pas toute la malchance qui nous était épargnée...

 

***

 

La personne qui venait de sauver Kevin traversa la route d'un pas nonchalant et se dirigea vers le bistrot le plus proche. C'était un homme, la trentaine. Il portait des lunettes de soleil et une chemise hawaïenne décolorée. En entrant dans le bistrot, il s'alluma une clope et s'accouda sur le zinc, avec une mine déconfite qui aurait fait passer un bouledogue pour l'allégorie du bonheur.

« Dites voir... C'est interdit d'fumer par ici ! La loi Evin, vous connaissez ? »

L'homme descendit d'un cran ses lunettes et fixa le serveur. Le pauvre homme eut la soudaine impression qu'une tenaille s'emparait de ses couilles et pressait dessus de toutes ses forces.

« Vous avez dit ?

- Je... Euh... Argh... Qu'est-ce que j'vous sers ?

- Une pinte, merci. »

 

***

 

Ignoble habitude des bistrots contemporains, une télévision était placée au-dessus du bar et diffusait une chaîne d'information en continu. La reporter semblait affolée - et en même temps incroyablement surprise -. L'attentat en Israël, qui venait d'arriver sous ses yeux, n'avait fait aucun mort. Non. Aucun. Pas un cadavre ni une goutte de sang.

Quel était donc ce maléfice ?

En voyant ça, l'homme au comptoir ricana entre deux volutes de fumée et agrippa son verre pour le vider de moitié.

« Et qu'est-ce que vous faites, si je n'm'abuse, pour v'nir siroter une pinte à 9h du mat ?

- Je fais la grève. Et si tu continues à m'abuser, j'vais prendre tes verres un par un et te les fourrer dans le cul...»

Le serveur se figea, hésitant entre un conflit ouvert ou une soudaine amnésie. Il se souvint de la tenaille et il continua d'essuyer ses verres, comme si (presque) de rien était. L'homme, dans sa chemise hawaïenne, observa les bulles de sa bière et sentit une larme couler. Elle dégringola de sa joue et plongea dans la mousse.

Plof.

 

***

 

Faut dire que ce matin, Mr Mort s'était réveillé avec le moral dans les chaussettes.

Il avait beurré ses tartines, bu son café et observé les gens depuis sa fenêtre. D'habitude, il s'en allait guilleret à la moisson d'âmes, trucidant des millions et des millions de personnes... Mais là, rien. Il n'avait ni envie d'envoyer un python au trousse d'un malaisien, ni envie d'effondrer soudainement un balcon avec douze personnes dessus.

Que se passait-il ? Une vague à l'âme ? Une petite déprimouille ?

Sans oser se l'avouer, Mr Mort sentait quelque chose lui démanger les vertèbres. Un blues à faire frémir un squelette... Serait-ce ?

« Non ! se dit-il. Ça ne peut pas m'arriver à moi. Je suis la Mort, nom de Zeus ! »

 Il écouta la radio et entendit déjà les miracles s'accomplir, les types noyés qui remontaient à la surface et les pauvres affamés qui restaient debout.

Il l'éteignit aussitôt et maugréa :

« Bah ! Ils s'en sortiront très bien sans moi ! »

Maintenant accoudé au zinc, il comptait les étoiles filantes dans sa bière et se demandait ce qu'il allait bien pouvoir faire. Son téléphone sonna. Un numéro apparut et il lâcha aussitôt un :

« Merde...»

Il sentit des éclairs lui sortir des narines et ses cheveux se dresser à la Sid Vicious.

Il détestait quand elle l'appelait. Elle ne pouvait pas s'en empêcher. Une vraie salope. Pas autant que Famine bien sûr qui lui au moins ne se vantait pas à tous les coins de rue. Nan. Elle, la Guerre, il fallait qu'elle se la pète H24 ! Et vas-y que je t'envoie un petit mms devant un champ de bataille. Et un p'tit mail avec le nombre de gazés... Mais qui s'occupait du sale boulot ? Hein ? Qui devait dézinguer tout le monde à la fin ? C'était bibi !

Il appuya sur le bouton rouge et reprit une gorgée. Une idée lui traversa soudain l'esprit. Il reprit son bigophone et écrivit un message. Il hésita un instant.

Même deux.

Voir trois.

C'est fou à quel point un instant peut durer longtemps.

Puis il l'envoya à tous ses contacts :

« Je fête mon enterrement demain. Viens qui peut. Pas de fleurs. Merci. »

 

***

 

D'habitude, il adorait ça.

L'odeur de naphtaline, les crépons noirs et les mines blanches de boulanger mal réveillés... Seulement, aujourd'hui, c'était lui qu'on enterrait. Il voulait mourir, un point c'est tout. Rien ne pourrait l'arrêter, même pas lui-même.

Guerre et Conquête débarquèrent sur leurs motos. Une jonquille jaune et fraîche tremblotait dans leurs blousons noirs et elles arboraient de grands sourires...

Il fallait toujours qu'elles en fassent trop, ces enfoirées.

« Alors Mort ! Tu nous quittes ?

- J'avais dit pas de fleurs...

- Allez, fais pas ta duchesse ! On allait pas venir les mains vides...

- Où est Famine ? »

Guerre haussa les épaules et remit en place une belle boucle de sa chevelure blonde :

« Il nous a rien dit, mais il semble qu'il ne veuille plus te parler depuis l'épisode de l’œuf.

- En même temps, ça fait depuis des millénaires que je lui répète que la poule descend du vélociraptor... »

Guerre sourit. Elle avait la poitrine bombée par le blouson, les lèvres pulpeuses et un pétillement dans les yeux qui aurait mis en rut le plus dévot des moines.

En d'autres temps, Mort aurait eu envie d'elle, de l'emporter sur sa bécane de feu, d'acier et d'os, de traverser les longues plaines intersidérales jusqu'aux confins de la voie lactée, mais aujourd'hui, il allait mourir.

 

***

 

Avant de fermer le cercueil, elles lui demandèrent s'il était vraiment sûr-sûr.

« À 100 %. »

Elles l'observèrent un moment, puis ils donnèrent quatre coups de marteau et scellèrent le couvercle. À l'intérieur, il pouvait encore entendre les gens chuchoter et dire tout le bien qu'ils pensaient de lui. Que Mr Mort manquerait. Que Mr Mort était fort, mais qu'il fallait bien un jour se rendre à l'évidence : tuer des millions de personnes tous les jours, ça pouvait rendre malheureux...

« Vous voulez bien la fermer un peu ? Sinon, j'reviens pour tous vous buter ! »

Le silence se fit.

Des cloches sonnèrent.

Le cercueil bougea. Ses santiags tremblotèrent... Soudain, la douce et subtile odeur du cimetière traversa les planches et vint lui chatouiller les narines. Ah ! Enfin une odeur réconciliante ! La Terre ! Le Repos ! Le Silence Sacré !

Mr Mort se rappela alors d'une discussion avec sa psychiatre. Elle lui avait demandé, si au fond, il n'était pas un peu vicieux sur les bords... Mr Mort avait réfléchi, puis la psychiatre était tombée raide, et il avait sourit : « Oui, extrêmement. »

Cette joie de pouvoir tuer n'importe qui, à n'importe quel moment, avait disparu. Aujourd'hui, c'était lui le prochain sur la liste. Il ferma les yeux et, d'une voix rauque, il chuchota :

« Fin. »

 

***

 

La nuit tomba à plat ventre sur le cimetière et la lune se leva, tout sourire.

Entre les tombes, un chat noir se faufilait. La queue en l'air, il fit son tour de ronde pour vérifier sa présence olfactive. Ses yeux jaunes s'illuminèrent à la vue de la nouvelle tombe. Il caressa langoureusement le marbre froid, sauta sur la dalle et s'approcha des lettres dorées :

 

Mr John Mort ( Inconnu – 18 Juin 2017 )

À notre regretté et bien fumiste confrère.

 

Il urina un long filet, lorsqu'une main sortit de terre et le balança dans le décor.

« Chat de merde. »

 

***

 

C'était une belle après-midi d'été.

À côté du cimetière, il y avait un parc pour enfants composé d'une cabane, d'un toboggan et de balançoires. Un petit lac s'étirait plus loin et des canards y barbotaient.

Sur un banc anonyme, se tenait un homme. Un pissenlit entre les cheveux et le visage caché par des lunettes de soleil, il fumait en observant les nuages. Rien n'y faisait, Mr Mort n'arrivait pas à mourir. Quelque chose l'en empêchait...

« Dis, tu peux me tenir les cailloux ?

- Hein ? »

Une petite fille avec des cheveux très blonds lui versa quatre graviers dans la main. Mr Mort regarda les cailloux et il allait lâcher un torrent d'insultes, quand la petite fille se tourna vers le lac. Elle jeta une giclée sur le colvert le plus proche. L'oiseau s'enfuit en caquetant des malédictions sur plusieurs générations. Et la fille se fendit la tronche, ouvrit sa petite bouche et exposa ses quenottes à la galaxie toute entière. Ce rire était si frais, si énergique, qu'il courut vers Mr Mort, remonta le long de ses bras et dévala toute sa colonne vertébrale pour lui piqueter la peau de petits frissons. Il sentit un énorme sourire s'écarteler sur sa face de croque-mort.

« Maintenant, fit-elle, on va manger une crêpe et après, on va faire de la balançoire ! Tu viens ? »

À l'instant même où il acceptait cette demande, il sentit quelque chose de magiquement macabre se réveiller en lui...

 

***

 

La petite fille croqua dans la crêpe à la pâte chocolatée et sourit encore une fois. Un sourire de glouton. Avec de la bouillie juteuse sur toute la frimousse. Personne ne pouvait y résister. Mr Mort sourit lui-aussi et mordit dans sa crêpe chocolat-banane-chantilly. Ce n'était pas un véritable sourire, mais plutôt un sourire machiavélique.

Il ouvrit le portail à la petite fille pour rejoindre les balançoires. Courant sans réfléchir, elle trébucha sur quelque chose - on aurait juré que c'était un bout de santiag - et tomba sur un clou rouillé. Au dernier instant, elle se rattrapa.

Mr Mort minauda, la redressa et fit semblant de s'inquiéter sur son sort. Il reprit son sourire en carton et l'avança vers la balançoire. Il sentait au fond de lui la vie, le jus, la sève et le sang revenir, ainsi qu'une envie de dézinguer tout le monde...

Alors qu'ils se balançaient tous les deux et qu'elle lui racontait comment elle avait construit un château pour l'ensevelir sous un raz-de-marée, une branche titanesque tomba du ciel. Non content d'être une branche, elle contenait aussi une guillotine. Qui contenait elle-même des germes de la peste bubonique, du choléra et du scorbut. Et d'une forme rare de poison que l'on trouve d'habitude que dans les bras de méduses.

Quand elle s'écrasa sur la petite fille, Mr Mort sauta de joie. Enfin ! Le bonheur de tuer était revenu ! Il était prêt à repartir sur la route 666 ! Quelle joie de tuer quelqu'un de si innocent, si pur, si...

Une petite touffe blonde sortit d'entre les feuilles et s'épousseta la chemise. Mr Mort se sentit défaillir...

« Comment est-ce possible ? Enfin je... Tout va bien ma petite ? »

Une peur immonde lui secoua les entrailles.

Et si ?

« Un instant, je te prie... »

Il arrêta le premier badaud et lui demanda du feu. La personne s'effondra sur le coup, morte. Rassuré, l'homme retourna vers la fille et vint s'asseoir sur la balançoire. Il cogita un instant - plutôt court celui-là - et il lui demanda :

« Mais au fait, comment t'appelles-tu ?»

La petite fille rigola et fixa soudain Mr Mort dans les yeux. Elle avait des yeux bleu-nuit, brillant de mille étoiles polaires et de mille reflets diamantins. La Mort reconnut, dans cette myriade de constellations, que la petite fille en face de lui n'était pas totalement humaine. Chacun put alors reconnaître l'autre, et chacun sut que son pire ennemi le fixait droit dans les yeux.

« Je m'appelle Marie Lavie... »

Mort lâcha un grommullon ( un mélange entre un grommellement et un juron).

« Et je viens te faire une requête, John Mort. J'ai besoin de toi. Sinon... Plus rien n'a de sens !»

La Mort ravala sa salive. Activa deux neurones endormies. Et lui renvoya :

« Est-ce que les gens se demandent si tout cela a un sens ? Hum ?

- Non... Pas tous... Mais en attendant, il y a treize millions de personnes qui sont sensés mourir et qui, à cette heure, s'amuse à s'arracher le cœur et à le remettre en place. Si tu ne t'en occupes pas, tout ça va vite se transformer en apocalypse...

- Faut bien qu'elle commence un jour cette foutue Apocalypse... De toute façon, tu dis ça uniquement parce que, sans moi, TU n'as aucun sens... »

La Vie continuait à se balancer et à offrir ses joues au soleil, avec un air malicieux.

« Oui. C'est vrai. Nous sommes complémentaires, même si je te déteste plus que tout... »

Elle marqua une pause et prit sa voix des grands instants - très grands ceux-là - :

« Il faut absolument que tu te remettes en selle, John Mort. Sinon, nous serons tous les deux bons à jeter à la poubelle... »

Mr Mort s'alluma une clope et regarda un nuage cotonneux passer tranquillement dans le ciel turquoise. Apparemment, sa journée de grève s'arrêtait là. Guerre et Conquête allaient se foutre de sa gueule. Bon...

Qui est-ce qu'il allait bien pouvoir tuer en premier ?

 

***

 

Kevin Dubois était un homme heureux.

Ce matin, comme à son habitude, il attendait sur le trottoir pour traverser la rue de Rivoli. Des écouteurs dans les oreilles, il ne pouvait entendre le bus furibond qui fonçait sur la voie parallèle.

Il allait traverser quand, mû par un réflexe étrange, il leva les yeux, vit le bus et s'arrêta à la dernière seconde. Il soupira de soulagement, quand il sentit une main lui tapoter l'épaule...

Croyez-moi ou non, mais la dernière image qu'il eut fut celle d'un homme aux cheveux ébouriffés, avec des lunettes de soleil et une chemise hawaïenne...

Qui lui faisait un gros doigt d'honneur.

 

 

« FIN ( Pour de vrai) »

 

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