R    E    F    L    E    T    S

est une nouvelle fantastique.

 

La deux premières parties furent publiées sur le site gforgeek.

Vous pouvez les lire ici :

PREMIERE PARTIE

DEUXIEME PARTIE

 

Voici maintenant la troisième et dernière partie.

Bonne lecture.

 

Couverture-Reflets-1040x585

 

3.

Un craquement d'os retentit, suivit d'un hurlement aiguë.

« Enfoiré ! » couina la femme.

Christophe soutint Henry dans son élan et l'allongea. L'homme avait les habits gorgés de sang. Sa moustache tremblait et ses yeux avait du mal à rester ouvert. Christophe se sentait inutile, impuissant.

« Henry...

- Tais-toi... Je ne peux pas t'accompagner. Alors dégage. Je change. Je le sens... Quelque chose meurt en moi. Et quelque chose semble se réveiller. Cette satané gonzesse m'a bouffé le cou... expira-t-il.

- Mais je ne peux pas...

- Tu diras bonjour à Clémentine de ma part. »

Christophe essaya de le relever, mais l'homme le repoussa dans un dernier effort. Henry se tenait face à son ami.

« Je les retiendrais. J'ai découvert ce que je voulais... Maintenant... Maintenant pars ou je te plombe moi-même. »

Il sortit son pistolet de sa veste, d'un geste maladroit. Ses mains blanches tremblait. En bas, la créature était allongée sur le dos et se cramponnait la cheville. Au fond, près de la porte, un des hommes s'était relevé. Un crépitement annonçait qu'il allait faire feu. Muet, Christophe regarda une dernière fois son ami...

Qui ne le regardait plus.

« Bouge ton cul ! »

Une détonation vibra dans le vestibule. Des éclats de bois volèrent. Mais Christophe avait bougé au dernier moment.

Il se mit à courir. Du mieux qu'il put. Il avait du mal à refouler l'idée de descendre pour arracher son compagnon à son sort. Il arriva au premier étage, puis il continua sa course vers l'étage supérieur, contrairement à ce qu'il avait dit à la femme.

Deux portes s'offrirent à lui. Il défonça celle de droite et se glissa à l'intérieur. La salle était engluée dans les ténèbres. Les fenêtres avaient été condamnées. Christophe n'en voyait que les contours. Il se dirigea à tâtons vers une autre porte, déjà entrebâillée. Ses yeux fouillaient chaque recoin de la pièce. Il cogna contre un buffet et jura tous les diables. Un grondement retentit au rez-de-chaussé. Sans réfléchir, Christophe s'engouffra dans un autre appartement.

Tout était recouvert d'une épaisse couche de poussière. Un vieux lustre dégoulinant de cire pendait au plafond.

« Ne pas s'appesantir, ne pas s'appesantir... »

Explosant la serrure, il atterrit dans une autre chambre, sorte d'ancien cabinet. Une odeur de cendre hantait l'air. La cheminée était entourée d'un halo charbonneux, et tout ce qui l'entourait, les murs, les tapis, les tabourets, était carbonisé. Après un bref regard il ressortit, une nouvelle fois bredouille. Il ne lui restait vraiment plus beaucoup de temps...

Les pas se rapprochèrent. Christophe s'arrêta, nerveux. Les autres étaient sur le perron. Ils formèrent deux groupes. Christophe se plaqua près de la porte, la rapière à sa main. Et la porte s’entrouvrit.

Un canon de pistolet se dégagea. Suivit d'un bras.

Christophe s'empara du poignet et le tira brusquement à l'intérieur. Il reconnut en une seconde la silhouette d'Alric et sa souplesse de tigre. Son pistolet tomba, mais Alric pivota et se redressa pour lui décocher un coup de poing. Christophe sentit ses molaires vibrer. Il alla s'affaler contre un vieux canapé. La poussière explosa tout autour d'eux. Alric tenta de reprendre son pistolet, mais Christophe bondit, la tête encore bourdonnante. L'ombre dressa son pied. Christophe encaissa le choc. Retomba au sol. L'homme agrippa l'arme. Mais Christophe déplia son bras, planta la lame sous l'arcade sourcilière et creva l'oeil gauche de la créature. Alric se plaqua alors les mains aux visages et Christophe déguerpit.

Il atterrit dans un couloir.

Il s'y enfonça à toute vitesse.

Le calme revint.

Les voix des autres résonnaient parfois, mais de manière étouffées.

Sur le perron, personne.

Il passa près des escaliers. Le visage de Henry lui revint en tête. Il se détourna, pour ne pas reprendre la vague de remord en plein fouet. Il suivit les pas dans la poussière, qui rentraient dans une salle plus espacée. Les murs étaient habités par une immense bibliothèque.

« Souviens-toi... C'est inhabituel, Christophe, inhabituel. On peut y voir tellement de choses. La plupart d'entre eux ne montrent que l'extérieur, l'envers du monde. Ils s'arrêtent tous à cette capacité. Pourtant celui-là va au-delà... »

La voix de Jacques résonnait dans son crâne alors qu'il enjambait des livres. Rabattant la poignée, il s'engouffra dans une nouvelle pièce.

C'était une grande salle de danse abandonnée, au parquet lisse et poussiéreux. Un trou dans le toit découpait un morceau de ciel étoilé. Christophe commença à faire le tour des murs, d'un pas rapide. De grandes fresques se déroulaient au plafond. Au centre, une bataille céleste. Des cavaliers noirs contre des anges vaporeux.

Il arriva au coin nord-est et aperçut un léger reflet. Il s'approcha et passa ses doigts dessus. Il le découvrit. Enfin. La joie s'infiltra d'un coup dans ces veines. Il l'épousseta du mieux qu'il pût. Un morceau de verre manquait. Christophe garda un instant de silence, savourant sa découverte. Il sortit sa pochette, quand une voix de glace retentit dans son dos :

« Tourne-toi Christophe, avant que je te plombe la tête... »

 

*

* *

La petite fille était toute émerveillée devant cet objet mystérieux. Pourquoi sa mère lui avait-elle interdit de le voir ? Elle ne voulait peut-être pas qu'elle le casse ou qu'elle joue avec... C'était sûrement ça la véritable raison. Mais il semblait y avoir autre chose. Les monstres dans l'ombre lui chuchotaient une chanson bien plus étrange.

Elle leva la tête, pour voir s'il n'y avait personne autour. La charpente se tenait bien droite dans l'ombre. Elle ressemblait à une géante dont les épaules soutiendraient le toit de la maison. Les années se dessinaient dans les poutres, invisibles à l'oeil nu, comme une frise temporelle à fleur de peau.

La fille respira plus profondément. Puis elle passa son doigt dans la partie manquante de la glace. Une pulsation liquide apparut alors et un tourbillon se forma.

 

*

* *

La femme s'approcha. Les deux gardes du corps étaient chacun à une porte, empêchant toutes sorties. Le trou du canon du pistolet de la femme l'observait, comme l'oeil noir d'un cyclope. C'est alors qu'il osa. Et joua son dernier coup.

« Est-ce que vous m'accordez une dernière valse, ma chère ?»

Elle s'arrêta soudain.

«  Tu es au pied du mur et tu fais le fanfaron, Christophe... J'aime ça, dit-elle, en se léchant les lèvres. »

Ses cheveux de porcelaine luisaient dans l'obscurité.

Soudain les rôles s'inversèrent, et de manière délicieuse, c'est la femme qui tomba sous le charme. Durant ces dernières secondes, elle se délecta de sa vue, de sa silhouette sculptée, de sa cape sombre et de son visage en sueur. Puis elle se rattrapa, comme lorsque l'on se réveille d'un rêve.

Christophe essaya de ne pas perdre son dernier avantage.

« C'est vrai je ne suis qu'un petit humain, après tout. Tu as raison. Toi et ta race n'avez pas toutes nos encombres, nos contraintes. Vous êtes, comment dire... Éternels !»

Sentant que son petit discours faisait son effet, Christophe continua, l'air grave.

« Car vous ne connaissez ni la fatigue, ni la famine, et vous pouvez rester une semaine sans dormir sans que cela ne vous gène... Mais vous êtes froid au fond de vous. Vos vies ne sont qu'une quête sans fin. Vous avez perdu le goût des choses.

- Tu te moques de mes sermons, mais les tiens ne sont pas meilleurs... Au revoir Christophe. »

Elle appuya sur la détente.

Christophe n'entendit pas le bruit. Il y eut juste une décharge de feu dans son ventre et une douleur atroce.

La femme avança d'un pas, alors même qu'il plaçait le fragment dans l'encoche du miroir. Elle avança ses lèvres, ouvrit la bouche et sortit sa langue. Christophe put sentir le contact humide sur ses lèvres. Une lumière nacré s'échappa alors de derrière lui et la glace se mit à tourbillonner.

Un vortex enveloppa l'homme et il disparut.

Peut-on tomber amoureux de son ennemi ? La femme aurait voulu brûler cette question qui lui démangeait les membres. Mais une larme coula sur sa joue. Et lorsque ces deux sbires s'approchèrent, elle l'essuya nerveusement.

*

* *

Un médecin, avec son masque à bec, se tient dans la rue, une torche à la main. Il siffle. Attends. Et soudain, sortant d'une cave, des rats apparaissent, couinant par milliers. La marée des créatures se met à suivre les pas de l'homme...

Et le couperet tombe en scintillant. La tête dégringole. L'immensité du ciel et l'éparpillement des nuages se reflètent dans ses pupilles. Le bourreau agrippe les cheveux de la tête et la dresse devant la foule: « HOURRA ! HOURRA !»

Un soldat, coiffé de son casque ovale et crasseux, la barbe lui bouffant le visage, est englué dans la boue. Il n'arrive plus à sortir. Il avale de la terre, souffle comme un boeuf. Ses yeux sont deux mouches noires, noyées dans du lait. Une lumière apparaît au-dessous de lui, au-dessous de la poussière et des obus...

Et un aborigène allume un feu dans le désert. Des rochers et des buissons épineux à perte de vue. Comme s'il était le dernier homme sur terre. Un avion découpe le ciel. Quel est cet oiseau de métal ?

Un homme, la sueur au front, s'approche d'une jeep blindée. La rue bourdonne. Un soldat interpelle une femme. Une vague de sable. Les soldats voient l'homme s’avancer. Ils s'approchent, le regard suspect. L'homme appuie sur le détonateur et s'explose au milieu de la foule.

*

* *

L'homme s'extirpa du miroir et s'affala piteusement sur les planches du grenier. La petite fille recula d'instinct et se plaqua les genoux contre sa poitrine. Tremblant de peur, elle l'observait de derrière sa chevelure. Il portait une barbe hirsute, longue d'une dizaine de centimètre et son visage se cachait derrière un amas de cheveux. Du sang noir dégoulinait de son ventre. Son costume venait d'un autre temps. Il essaya de se relever, mais ses forces ne lui permettaient aucun mouvement. Il se laissa choir de côté, le visage dégoulinant.

« Clém... Clémentine... » marmonna l'homme.

La fille apeurée ne bougeait pas.

Des pas grondèrent dans l'escalier. La mère déboula, le visage endormi et les sourcils froncés :

« Chéri, je t'avais ordonné de ne pas monter au... »

La femme s'arrêta. Elle fit le rapport entre la bête hirsute par terre et la petite fille recroquevillée sur le côté. Elle se rua sur sa progéniture et se tourna vers l'homme. Elle chercha ces yeux à travers le fouillis de sa barbe et ses cheveux.

« Que... Que faites vous ici ?! Comment êtes vous rentré ?

- C'est moi... »

Elle resta immobile. La silhouette par terre tenta de se relever. La stupeur lui remuait le ventre, mais elle essayait de la contenir. Elle tendit une main et prit le visage crasseux de l'homme. À travers la faible luminosité de la nuit, elle lui sembla entrevoir des pupilles :

« Christophe ? »

Le visage de la petite fille s'éclaira soudain :

« Papa ? »

Une joie étrange s'abattit dans les ténèbres.

Ils se réunirent, tous les trois. Et, malgré la joie d'avoir retrouvé son monde, Christophe eut une dernière pensée, juste avant de s'évanouir, pour Henry, le guide à travers les mondes.

 

FIN