L'étrange caillou.

 

 

 

***

 

L'instant a disparu.

Sous mes yeux.

Le temps l'a recouvert.

De sa cape invisible. Il n'est plus. Ou presque. Il perdure, mais sous une autre forme. Une forme étrange et impalpable. À la manière d'un cristal incrusté dans une grotte.

Nous cohabitons tous avec ces loges diamantines. Notre mémoire s'y accumule par strates. L'inconscient y sommeille, comme une chauve-souris agrippée au piton du réel. Le long de ces plafonds s'étalent de vastes fresques floues. Des gouttes de secondes perlent. Et des ruisseaux de rêves s'écoulent.

Quelle arme faut-il donc pour arrêter le temps ?

 

***

J'arrache le coin de la grille et je l'invite à passer en-dessous. Elle s'érafle le dos aux griffes de métal et se retourne en criant. Elle touche la plaie avec sa main. Je la prends entre mes bras et nous formons un nid. Elle pleure. Je pleure aussi. De joie. Des larmes de vodka au concombre. Nous sommes saouls à s'en tordre les chevilles. Il doit être quatre heures du matin. Elle glisse un oeil hors des branches de mes bras. Je lorgne tout autour. Les rails luisent et s'enfuient dans d'innombrables directions. La gare dort, plus loin. Des locomotives attendent. Et la voûte du ciel s'arque au-dessus de nous, piquetée d'étoiles de lait.

Je garde la bouche bée aux vents. L'instant est magique. Nous nous recevons. Elle s'essuie les yeux. Je ne la connais pas. Elle me fout une claque. Je la secoue pour qu'elle reprenne ses esprits. Cela fait six heures à peine que nous échangeons des mots sur cette planète que nous sautillons déjà au-dessus des chemins de fer.

Des filins croisent les étoiles. Des destinées se télescopent dans le firmament. Nous reprenons une gorgée de Moscow Mule. L'alcool fusionne avec nos cervelles. Et telles des danseuses noires, nous grimpons à bord d'un wagon de marchandise. Les planches puent le goudron. J'étale ma veste. Nous nous y enrobons.

La nuit est câline. Nos peaux se cajolent. Je lèche son dos. Nous buvons la salive de l'un et de l'autre. La main dans l'entrejambe, nous ouvrons des chants nouveaux. En plein ébat, un train traverse la gare et nous illumine l'échine. L'éclair de lumière nous cisaille l'oeil. Je pars en fou rire, les fesses à l'air. Elle remonte sa chemise sur ses seins. Le conducteur de train semble hypnotisé. Sous le choc. Sous le vif.

***

L'instant a disparu.

Il s'est fait avalé par le temps, cet immuable serpent. Mais le souvenir respire encore. Comme un revenant. Il titube, mais avance. À demi-conscient. En colocation.

***

Je suis dans un parc, sous les petites éclipses de soleil qu'orchestrent le vent et les branches. Elle est à côté de moi. Sur un banc. Et elle tient l'arme entre les mains. De forme oblongue, avec un manche chromé et un cristal en guise d'objectif, il semble vibrer.

« C'est un pistolet un peu spécial, tu sais. Quand il touche sa cible, il tue le temps... »

Je l'observe avec attention. Quatre ans se sont écoulés depuis notre nuit sur les rails.

« S'il tue le temps, il le fait aussi disparaître ?

- Non...

Elle malaxe l'artéfact avec précaution.

- En fait, il le cristallise. Un peu comme un moule d'argent sur un visage. Ou une goutte de sève sur un moustique.

Son oeil scintille.

- Regarde.

Elle lève l'arme.

Vise.

Tire.

En face, des traces se sont moulées dans le sable. Des ombres d'enfants s'étirent sur le bitume. Le soleil est d'or. Et nos secondes se fondent enfin.

 ***

L'instant est revenu.

Les secondes se sont cristallisées. Elles forment un bloc de temps. Une pierre précieuse.

 

 

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Photographie argentique : Manon Roth

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