JOURNAL CHINOIS

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Dimanche 20 Juillet : 3ème Jour

 

À minuit, je me réveille. J'ai l'impression que le train est arrivé en gare, mais que tout le monde est encore endormi. Je me lève. Vite, vite ! Je regarde l'heure. Les idéogrammes. La nuit. L'absence de personnes. Le quai vide. On est arrivé oui ou merde ? Non. Fausse alerte. J'me rendors, le cœur à 3000 à l'heure. La tension est encore bien présente...

Le matin ouvre ses petits yeux.

À peine réveillé, Quentin filme le levé du soleil. Qui forme un rond parfait, au loin. D'un rouge thé. Juste au-dessus du smog matinale. Les autres se lèvent petit à petit. Pour patienter, on regarde le paysage défiler comme si on regardait un documentaire. Région moche. Industrielle. Pleines de cheminées. De centrales atomiques. De gravats. Des champs de serres déboulent à perte de vue, comme jamais t'as pu en voir de ta vie. Quand tu crois que c'est fini, il y en a encore. Des serres. Des serres. Et 10 minutes plus tard, encore des serres. Puis, au loin, des villes. Des gratte-ciels. Des banlieues dortoirs. Des clapiers.

Gare de Weifang. Chaleur torride à 7 heures du mat'. Premier truc que je vois, c'est la grosse gueule du clown McDonald qui me sourie. C'est impressionnant de le voir là alors que je pensais qu'une culture différente m'ouvrirait les bras...

Une nouvelle guide nous accueille. Elle s'appelle Michèle. Dans le bus, malgré une fatigue sèche, nous observons tout de la petite ville de 8 millions d'habitants. Les devantures. Les idéogrammes qui pullulent. La circulation débordante. Les autoroutes, larges comme des fleuves. Les mecs à contre-sens sur leur moto Mad-Max. Les nana esseulées au milieu de tout ce bordel.

Je remarque un type, sur son vélo, avec un chapeau à long bord. Sa chemise blanche est ouverte aux vents et il porte une petite écharpe rose autour du cou. Il tire une charrette remplie d'un fut, d'une chaise rouillée, d'un roulement à billes et d'autres trucs. Il m'observe. Et s'en va dans une autre direction. Salut à toi, camarade. Je ne te connais pas, mais t'as la classe.

Arrivée au centre sportif. Des hangars et des bâtiments de cinq étages. Des allées ombragées. Et un bruit étrange dans les arbres, comme une vague sur des galets. Attente. Passeport. Et désignation des chambres.

Nous, les quatre fantastiques, sommes invités dans un hôtel grand luxe. Marbre, serviette et service de bain. Un peu gêné d'être autant privilégié. Petit déjeuner dans une salle très chic. Riz. Œuf sur le plat. Toast et confiture. Lait chaud dans un emballage qui fait penser à un foie. On nous regarde de partout. Rappelle toi, lecteur, que nous avons le statut d'alien ici. Tout le monde voudrait prendre en photos des ados aliens. Même toi. Et c'est normal. Sur le chemin, je demande à Michèle, l'origine des bruits stridents dans les arbres. Qui apparaissent et disparaissent, comme une marée. Elle me dit : «Oiseau». Ah. Chelou quand même les oiseaux.

Douche. Premier chiotte. Ultime nirvana du sphincter. Je dépose trois colis Chronopost grand format, couleur noir charbon, parfum... -Là, je censure, je voudrais pas que tu dégueules...- Et tout cas, ça soulage ! Avec Loïc, on baptise nos étrons d'un sobriquet: « Les Churros », à cause de leur consistance cimentée et de leur forme en colonnade. Ces détails scatologiques sont nécessaires à la bonne compréhension du voyage. La digestion du riz fait aussi partit des éléments exotiques.

Après-midi, premier entraînement des gamins. Chaleur de folie. Le soir, dîner avec les officiels. Djamel est appelé à la table des grands. Les chinois sont pointilleux avec la hiérarchie. Achtung bicyclette ! Pendant le repas, on incite notre interprète, Michèle, à picoler. C'est quand même une prof de français, putain. Tu t'es déjà imaginé entrain d'essayer de saouler ta prof de français ? Et bin essaie !

En tout et pour tout, 14 bouteilles de Tsing Tao descendues. L'estomac fait Glouarp et la panse s'étale sous le t-shirt. Au retour, Michèle nous apprends des trucs sur la France que nous ne connaissions pas. Sous certains aspects, elle connait mieux notre culture que nous. Alors que pour moi, la Chine, c'était Mao Tsé Tong, Zhang Ziyi, Jacky Chan et le barrage des Trois Gorges Profondes, that's all !

 

Lundi 21 Juillet : 4ème Jour

 

Tôt le matin, on sort de l'hôtel. Une chaleur moite nous plaque aussitôt. Uppercut. Bim, dans la face. Dehors, le long de la grande allée, on entends un nouveau bruit. Un bruit d'oiseau inconnu. Emilien, l'ingénieur son, sent son instinct de chasseur se réveiller. Ni une, ni deux, il sort son arme, court, saute, s'arrête. Sniffe l'air. Ajuste sa mixette. Et... Plus rien. L'oiseau s'est tut. Il doit rigoler sous les feuillages, l'enflure. Emilien revient en grommelant. Ne pas réussir à saisir un son ou une image suscite toujours une frustration pénible dans notre corps de métier.

Petit-dèj'. Conférence de presse dans une salle immense. On ne pige rien. À la fin, il y a un vote. Un mec lève soudain le bras et se met à brailler. C'est bon, c'est la révolution ! Debout, les damnés de la terre ! En avant contre le capitalo-communisme ! Sortez les poubelles de bureaucrates de mes...

Attends, non. En fait, il a juste dit qu'il voulait se mettre d'accord avec l'équipe adverse sur certains points. C'est ce qu'on en conclue en voyant qu'ils ne se crèpent pas le chignon. Le problème parfois, avec les chinois, c'est qu'ils parlent tellement fort qu'ils donnent l'impression qu'ils s'engueulent alors qu'ils vous demandent juste la couleur de votre slip.

Petite pause dans mon journal : je m'excuse si la chronologie de ce voyage n'est pas entièrement respecté. Avec l'alcool et le stress, les souvenirs se diluent vite. Mais sachez, mes chers lecteurs, que si mes souvenirs sont emberlificotés sur d'autres fuseaux horaires, ils sont d'une nature véritable et sincère, label A.O.C., 100% viande de shlag, croix d'bois, croix d'fer, si je meurs, je descends en enfer lire du Marguerite Duras !

Dans la chambre, on allume la télé. On voit le premier mec à la peau noir. On l'appelle, le chinoir. Drôle. Avant la cérémonie d'ouverture, on fait une petite expédition : on traverse la rue. Ça peut sembler ridicule comme ça, mais la rue ressemble à une autoroute, alors ça demande un peu de dextérité. Tout le monde klaxonne pour dire qu'il est là. Hey, salut, je suis là. Et moi aussi ! Hoho. Toi, aussi ? Hé !

En traversant la route, on passe d'un centre sportif classe et luxueux à de petites maisons alignées et une ruelle en terre battue. Tout un symbole. Petite échoppe sombre. Alcool. Tabac. Epicerie. Loïc trouve des larves séchés. Banco. Dehors, on fait l'apéro. Les larves de grillons sont pas très gouttues. Au début, c'est salé, puis après, un vieil arrière goût de chiotte. Quentin ne goûte pas et filme. Il ne s'arrête jamais, lui. S'il pouvait, il se grefferait des caméras à la place des yeux.

Soir. Départ en bus pour le match d'ouverture. 1 heure de trajet. On croise un berger, qui fait paître ses chèvres sur le bord de l'autoroute, entre les arbres et les déchets. Entrée dans le centre ville de Weifang.

Dans le bus, je regarde le chauffeur et je médite sur la nature humaine. Je me dis, que même à 6000 bornes de chez moi, l'humain reste le même, y a pas à chier. Sa culture est différente, tout comme son histoire, sa langue, ses coutumes et sa manière de penser. Mais l'humain est là. Pareil. Il chie, pisse, boit, mange, fait l'amour, pleure, transpire, sourit et vit, comme un danois ou un botswanais. C'est sûrement des pensés à l'emporte-pièce, des trucs rabâchés mille et une fois, mais putain, ça me ressort des synapses avec plus de force que d'habitude. Alors j'vous le dis. Voilà.

Stade olympique. Immense, le truc. Mastoc. Avec des arches qui font la largeur d'un bus et qui doivent atteindre les quatre cent mètres de long. Attends, ils vont jouer là-dedans ? Mais c'est un peu comme si l'ASPTT de Bouvreuil-Les-Menils-Sur-Saône jouaient dans le stade du Parc des Princes !

Ouai ?

Ouai.

Match contre Weifang. Les entraîneurs sont au taquet. Les joueurs attendent dans le corridor, façon coupe du monde. Début du match. Djamel beugle sur le banc de touche. L'équipe en face est forte. On a interviewé un des joueurs ce matin. Mi-temps. Arbitrage un peu foireux. Tacles dangereux non signalés. Alex est obligé de venir soigner un joueur. Coup franc raté. Derrière les cages, je fais le pied de grue. Maintenant que j'y suis, j'aimerais bien qu'il gagne, ces spinaliens. Tir des chinois. Raté, lui aussi. Carton rouge pour un gamin d'Epinal. Ça chauffe sévère sur le banc de touche. Tension redoublée. Nouveau coup franc pour Epinal. Et soudain.

BUT.

Les joueurs filent vers leurs entraîneurs et lui sautent dessus. Explosions de joies.

Le match fini, on repart pour le centre. Dans la nuit, le chauffeur prends des raccourcis. Ça bringebalote sévère sur la terre battue. Au bord de la route, je vois quatre bonhommes qui jouent aux cartes. Sous la lumière blanche d'une ampoule. Un verre d'alcool près d'eux. La vie.

A l'hôtel, on sort les bières et on fait une partie de belote (tiens donc !). Lolo et moi, contre Djam et Alex. Des fifrelins des cartes les deux là, j'vous raconte pas la déconfiture. Je pensais connaître les pires humiliations de la terre... Et bien nan. Alors qu'on était sur le point de gagner notre première partie, les deux roublards nous font une remontée fantastique. Je loupe le coche. On sent le feu nous mordre les fesses. Dernière partie. Nous sommes à 1000 points avec Lolo. Autrement dit, un seul point nous sépare de la victoire. Faut assurer. Je décide de prendre, mais un peu avec un peu ma grand-mère, comme on dit lorsqu'on est aveugle et qu'on veut traverser l'autoroute sans assistance. Et v'lan, patatra, ils nous mettent dehors et gagnent. Lolo s'enflamme : « Mais putain Tonio, tu n'aurais jamais du prendre !!! » Djam est tout sourire. Il me félicite, l'enflure. J'arrive plus à parler. La défaite me reste en travers de la gorge. Je vais me pieuter. C'est pas possible d'être aussi con.

Clope avec Emilien. Chouette moment. J'apprends à le connaître. Je devine une timidité derrière tout ça, mais je ne vais pas titiller plus loin. On reparle de ma défaite cuisante. J'ai l'impression d'avoir mis un but contre mon camp à la 92ème minutes. Avant de me coucher, je me fais la promesse de ne plus réitérer cette erreur. (Souviens-toi en lecteur, c'est un arc narratif important du séjour. )

P.S. Pour lire la première partie du journal, c'est et la deuxième, c'est LÀ.